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A quoi bon?

Chansoneta
Leu e plana,
Leugereta,
Ses ufana…
(Guillaume de Berguedan)

Madame, je pourrais vous dire,
Que vos beaux yeux
Oue chacun avec crainte admire,
Sont plus azurés que les cieux;
Mais à quoi bon? Vous ne feriez qu’en rire.

Je pourrais vous dire bien bas
Que tous vos charmes,
Que tous vos merveilleux appas
Ont souvent fait couler des larmes;
Mais à quoi bon? Vous ne le croiriez pas.

Enfin, avec un trouble extrême,
Avec ardeur,
Je vous dirais que je vous aime,
Que vous avez blessé mon coeur;
Mais à quoi bon? Vous le savez vous-même.

1884

En Suisse

Viens! Tout aime au printemps, et moi
j’aime toujours.
(A. Chénier)

La brise légère en passant effleure
Et penche sur l’eau les roseaux soyeux;
Dans le fond du bois le rossignol pleure;
La nature est douce, et mon coeur joyeux.

La nuit est sereine et brille d’étoiles,
Et la lune éclaire au loin le lac bleu;
Ma nacelle glisse au gré de ses voiles;
La nature est calme, et’ mon coeur en feu!

J’entends le berger, qui, sur la montagne,
Chante un air plaintif, comme un troubadour;
Et la merle aussi chante à sa compagne;
Que disent-il tous? ils disent: amour!

Le jasmin, le lys, le muguet, la rose
Embaument les airs, chacun à sun tour;
Et le papillon de nuit qui se pose
Sur ces fleurs, les baise, et leur dit: amour!

Mon amie, oh! viens! laisse-moi te dire
Ce que dit l’oiseau, ce que sur les monts
Le pâtre chantait, et ce que soupire
Mon coeur pleine d’amour: mon amie, aimons!

Genève, 12 sept. 1884

Au lac de Genève

O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!
Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir …
(Lamartine)

Le lac s’étend au loin en nappes argentées
Ayant d’un bel opale et les changeants reflets
Et les molles couleurs; et les senteurs portées
Sur le flot par la brise embaument les chalets.

Le soleil brille encore dans sa splendeur, et dore
À l’horizon les eaux dormantes du lac bleu;
Mais bientôt le couchant s’enflamme, et se colore
De violet moiré d’une teinte de feu.

Enveloppés dans des vapeurs sombres et blanches
Les rochers sont pareils aux fantômes des nuits,
Le silence est partout: seules les avalanches
Font entendre, en tombant, quelques sinistres bruits

Oh! c’est alors qu’il faut voir tes vagues superbes
Scintiller, s’allumer, s’empourprer tour à tour,
Comme un brasier ardent d’où sortiraient des gerbes
Etincelant encore aux feux mourants du jour.

O bleu Léman, lac où le ciel se mire,
— Un ciel d’azur, gai comme l’Orient —
D’une grandeur que sans cesse on admire,
Morose, terrible, et cependant riant!

Le mer n’a pas de vagues aussi belles,
Ni sur ses bords tes monts audacieux
Dont les, rochers, comme des sentinelles,
Elèvent, fiers, leurs crêtes vers les cieux.

Ah! que ne puis-je, ô lac, sur cette rive
Où l’on entend comme un tendre soupir,
Comme un regret de ta vague plaintive,
Vivre toujours, vivre heureuse et mourir!

Mais non. Je dois te quitter lac que j’aime,
Je dois te dire adieu, peut-être pour toujours.
Or je te donne une part de moi-même,
Puisque tu prends mes premières amours.

Montreux, août 1884