Au lac de Genève

O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!
Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir …
(Lamartine)

Le lac s’étend au loin en nappes argentées
Ayant d’un bel opale et les changeants reflets
Et les molles couleurs; et les senteurs portées
Sur le flot par la brise embaument les chalets.

Le soleil brille encore dans sa splendeur, et dore
À l’horizon les eaux dormantes du lac bleu;
Mais bientôt le couchant s’enflamme, et se colore
De violet moiré d’une teinte de feu.

Enveloppés dans des vapeurs sombres et blanches
Les rochers sont pareils aux fantômes des nuits,
Le silence est partout: seules les avalanches
Font entendre, en tombant, quelques sinistres bruits

Oh! c’est alors qu’il faut voir tes vagues superbes
Scintiller, s’allumer, s’empourprer tour à tour,
Comme un brasier ardent d’où sortiraient des gerbes
Etincelant encore aux feux mourants du jour.

O bleu Léman, lac où le ciel se mire,
— Un ciel d’azur, gai comme l’Orient —
D’une grandeur que sans cesse on admire,
Morose, terrible, et cependant riant!

Le mer n’a pas de vagues aussi belles,
Ni sur ses bords tes monts audacieux
Dont les, rochers, comme des sentinelles,
Elèvent, fiers, leurs crêtes vers les cieux.

Ah! que ne puis-je, ô lac, sur cette rive
Où l’on entend comme un tendre soupir,
Comme un regret de ta vague plaintive,
Vivre toujours, vivre heureuse et mourir!

Mais non. Je dois te quitter lac que j’aime,
Je dois te dire adieu, peut-être pour toujours.
Or je te donne une part de moi-même,
Puisque tu prends mes premières amours.

Montreux, août 1884